Pollution des jets privés en France : il est temps d’atterrir

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Les vols en jet privé sont dans le collimateur des défenseurs de l’environnement. Et pour cause ! Les chiffres sont alarmants. Force est de constater que l’opulence et la démesure ne sont plus à la mode en 2022 au regard des objectifs de l’Accord de Paris. Alors comment le secteur de l'aviation concilie-t-il ces impératifs liés aux enjeux climatiques ?

L'avion à son plus haut niveau de pollution : le cas des jets privés

Les émissions de CO2 d’un vol en jet privé VS d’un avion commercial

Concernant les jets privés, c’est pire si l’on compare l’empreinte carbone des passagers. Selon un rapport publié en 2021 par Transport et Environnement, un vol en jet privé est 5 à 14 fois plus polluant qu’un vol commercial (par passager) et 50 fois plus polluant qu’un voyage en train. De plus, ils sont utilisés pour de très courtes distances, lorsque d’autres moyens de transport existent.

Pourquoi les jets privés sont problématiques ? Parce qu’un jet privé transporte très peu de passagers (voire vole à vide parfois) et est gourmand en carburant. Par conséquent, l'impact environnemental par passager est très élevé par rapport aux vols commerciaux transportant des centaines de passagers par vol.

Pour les vols commerciaux, cette logique s’applique également aux voyages en première ou classe affaires. En fait, ces deux dernières catégories occupent plus d'espace (par passager) que la classe économique, ce qui entraîne une empreinte carbone plus élevée par passager.

Par exemple, un vol long-courrier Paris-Pointe-à-Pitre (Guadeloupe) en Airbus A350 consomme 60 000 litres de carburant, soit la taille d'une très grande piscine privée. Quant à l'empreinte carbone par passager, les ordres de grandeur sont :

  • Équivalent à 1,43 t CO2 en classe économique,
  • Équivalent à 3,35 t CO2 en classe affaires,
  • Équivalent à 6,70 t CO2 en classe première,
  • Équivalent à 16,81 t CO2 en jet privé.

Les objectifs de la COP21 à Paris Pour respecter les engagements de l'Accord de Paris et réduire l'impact du réchauffement climatique d'ici 2050, chaque individu devra émettre 2 t éq. CO2/an.

À l’ère de la sobriété, l’explosion du nombre de vols en jet privé soulève un problème de moralité...

Le secteur de l’aviation privé est bien le seul à avoir tiré profit de la pandémie de la COVID-19. Les prévisions pour les années à venir sont prometteuses, mais seulement pour l’aspect économique. La France et le Royaume-Uni dominent le marché des jets privé en Europe. Selon, Research and Markets, société d’études de marché, le nombre de jets privés devrait croître de 50 % entre 2020 et 2030. Quant aux vols commerciaux ? Pas d’inquiétude également. Le trafic observé dans le ciel en juillet 2022 était le même qu'à la même période en 2019, selon TendanCiel.

Pourquoi le sujet des jets privés fait-il polémique ?

Le sujet fait polémique parce qu’il oppose deux façons de voir les choses. D’un côté, ceux qui protestent que le secteur ne causerait qu’une infime partie de la part totale des émissions en France et de l’autre, ceux qui plaident pour plus d’équité et de coopération. Il faut dire que les chiffres donnent le tournis, car toujours selon le rapport Transport et Environnement :

  • Un vol sur dix était effectué par un jet privé en France parcourent moins de 500 km,
  • En Europe, ce sont 40 % des vols qui sont effectués à vide.

Face à ce constat affligeant, alors que l’État appelle à la sobriété énergétique pour l'hiver 2022, quelles mesures la France prend-elle pour réguler ce secteur ?

La pollution des jets privés : un débat houleux en France

Après la polémique en France, une réglementation plus concrète ?

Selon le rapport Transport et Environnement publié en 2021, les jets privés sont pour la plupart exemptés de taxe carbone en Europe et sont exclus du système d’échange de quotas d’émission (SEQE) de l’Union européenne. Toujours selon ce même rapport, il n’existe à ce jour pas de taxe sur le kérosène ni même sur les vols intérieurs effectués en jet privé.

Pourtant, du côté des vols commerciaux et selon l'article 36 du projet de loi climat et résilience, les liaisons aériennes nationales sont désormais interdites en France, dès lors qu’une alternative en train à moins de 2 h 30 est possible. Alors que parallèlement en France, la majorité des vols effectués en jet privé sont pour parcourir moins de 500 km !

Cette nouvelle loi serait-elle donc appliquée à deux vitesses en excluant les vols privés ?

Le profil type des usagers de jets privés

Toujours selon le rapport de Transport et Environnement, le propriétaire moyen d’un jet privé détient une fortune de 1.3 milliard d’euros. Mais parallèlement, seulement 11 % des femmes sont milliardaires dans le monde, selon Forbes.

Quant au secteur de l’avion privé, on constate que le milieu reste très masculin puisque selon le rapport Jet Travel :

  1. 85 % des pilotes de jet privé sont des hommes,
  2. 96 % des propriétaires de jet privé sont des hommes.

Le mode de vie climaticide des grandes fortunes : Kylie Jenner, Lionel Messi, Bernard Arnault…

Quelles classes sociales participent le plus activement au réchauffement climatique ?

En France, selon l'ADEME , les 1 % des ménages les plus riches émettent, 189 tonnes éq CO2 par an contre 2,9 tonnes éq CO2 pour les 10 % les plus pauvres.

En ce qui concerne les jets privés, Paris est l'aéroport le plus utilisé pour ce type de vol. Ensuite, s’ensuivent des villes huppées telles que :

  1. Nice,
  2. Cannes,
  3. Saint-Tropez.

La fréquence des vols en jet privé des célébrités est disproportionnée. Par exemple, Lionel Messi a effectué 52 vols depuis juin 2022, soit 1 502 tonnes de CO2. Cela correspond à l’empreinte carbone d’un Français en 150 ans. Aux États-Unis, c’est la célébrité Kylie Jenner qui a provoqué l’indignation de ses abonnés en effectuant un vol de Los Angeles à… Los Angeles pour une durée de 17 minutes

Avion

Le débat s'est encore intensifié ces derniers jours en France alors que le PSG a fait un vol Paris-Nantes pour effectuer un match. Face aux critiques reçues, l’entraîneur du PSG a exprimé son incrédulité en répondant à ce sujet lors d’une conférence de presse : “Ce matin, on a discuté avec la société avec laquelle on fait nos déplacements pour savoir si on ne pouvait pas se déplacer en char à voile ».

Mais les grandes fortunes ne se contentent généralement pas d’un voyage à Cannes en jet privé. Elles cumulent aussi les biens matériels (yachts, voiture haut de gamme, SUV) et dépensent des fortunes en shopping, dîners et autres divertissements, aggravant considérablement leur empreinte carbone.

La justice sociale et climatique pèsent sur les célébrités en 2022

Les vols en jet privé mis en lumière par le flight tracking

Les utilisateurs des jets privés ont été consternés de voir que leurs trajets quotidiens peuvent être révélés grâce aux réseaux sociaux, et plus particulièrement grâce au flight tracking.

Qu’est-ce que le flight tracking ? Le flight tracking consiste à suivre le trajet de vol d’un avion grâce à l’aide d’un logiciel et de données rendues publiques sur internet.

Grâce à ces données, de nombreux comptes ont vu fleurir sur les réseaux sociaux pour dénoncer les pratiques de certaines célébrités. C’est le cas du compte Instagram “L’Avion de Bernard” qui a connu rapidement un très grand succès l’année dernière en révélant les trajets du PDG de LVMH. Quelques mois après ce succès, le jet du riche milliardaire est resté cloué au sol durant des mois avant de disparaître des radars en septembre 2022.

L'utilisation des jets privés pénalise l’effet de levier

À l’heure où le discours politique est à la sobriété des usages pour l'ensemble des individus, le sentiment d’adhésion aux efforts collectifs de lutte contre le changement climatique est gravement perturbé par les actions de quelques individus. Ce sentiment d’adhésion agit pourtant sur l’effet de levier et conditionne la réussite de l'adoption de nouvelles mesures politiques.

Qu’est-ce que l’effet de levier ? L’effet de levier est en économie, ce qui permet au moyen d’une technique particulière de maximiser les profits. Dans le contexte de crise climatique, la question du partage de l’effort entre les individus au regard de leur responsabilité est primordiale pour construire l’acceptabilité sociale de nouvelles lois environnementales. Si une minorité d’individus échappe aux mesures, alors c’est l’ensemble de la population qui n’adhérera pas ou peu à ces nouvelles mesures. L'effet de levier qui agit sur l'acceptation d'une nouvelle mesure est donc nul.

En conclusion, il n’y aura pas de transition écologique sans un mouvement collectif, et ce, à toutes les échelles.

Quels sont les enjeux au regard des objectifs de l’Accord de Paris ?

Selon des chercheurs en science cognitive, l’absence de régulation au sujet de l’aviation privée décrédibilise totalement le discours et l’action publique du gouvernement au sujet de nouvelles mesures liées à la sobriété. Pourtant, c’est justement grâce à l’action de l’effet de levier que l’ensemble des individus seront plus à même d’adopter des comportements durables.

Quelles sont les solutions à notre portée pour inciter à des comportements plus responsables et vertueux ?

  • Ne voyager en avion que pour des raisons impératives et en classe économique,
  • Suivre et soutenir les comptes militant pour ce combat,
  • Interpeller les décideurs politiques à développer une fiscalité carbone véritablement incitative au niveau européen,
  • Interpeller les décideurs politiques et les célébrités à adopter des comportements plus sobres.

Seulement 1 % des personnes causent 50 % des émissions mondiales de l'aviation. La conclusion est donc claire. Sans justice sociale, il ne peut y avoir de transformation écologique. Pour le commun des mortels, nous ne voyagerons plus demain comme nous sommes habitués à le faire aujourd'hui. Quant à la jet-set française, saura-t-elle atterrir à temps ?

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